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Allan COLLINS
John Seely BROWN
Paul DUGUID |
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in Educational Researcher
vol. 18 n°1,
pp. 32-42,
Jan-Fév 1989
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traduit de
l'anglais
par G. FRITSCH
avec l'aimable autorisation des auteurs |
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Remarque sur la
traduction : les auteurs de
cet article traitent des processus de « l'apprentissage
contextualisé » ( situated learning ). Comme ils font
parfois référence au système de formation désigné par
le terme « apprentissage » ( apprenti, compagnon, maître...
), une confusion peut naître de la traduction de learning
et apprenticeship, rendus tous deux par le terme
français apprentissage. J'ai pris le parti, lorsque
le contexte n'est pas ambigu, de traduire learning
par apprentissage, et de lui substituer, dans le
cas contraire, la nominalisation « l'apprendre
» ou l'expression « acte d'apprendre », au sens
de processus d'acquisition de connaissances et de compétences.
Dans tous les cas, le terme apprenticeship est
ici traduit par compagnonnage qui présente l'avantage
de lever toute ambiguïté.
Le terme situated
pose, lui aussi, un problème de traduction. Dans la littérature
francophone sur le sujet, on le rend par les termes situé,
contextualisé, ou encore contextuel. J'ai
opté pour le terme contextualisé.
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Abrégé : Beaucoup des pratiques d'enseignement supposent
implicitement que la connaissance conceptuelle peut être isolée
des situations dans lesquelles on l'apprend et l'utilise. Cet article
montre que cette hypothèse limite inévitablement l'efficacité de
telles pratiques. S'appuyant sur de récentes recherches dans le
domaine de la cognition telle qu'elle se manifeste dans les activités
quotidiennes, les auteurs soutiennent que la cognition est contextualisée,
produit pour partie d'une activité, d'un contexte et d'une culture
dans laquelle elle se développe et est utilisée. Ils examinent comment
cette conception de la connaissance affecte notre compréhension
de l'acte d'apprendre, et notent que les études conventionnelles
ignorent trop souvent l'influence de la culture scolaire sur ce
qui est appris à l'école. Comme alternative aux pratiques conventionnelles,
ils proposent le compagnonnage cognitif ( COLLINS, BROWN, NEWMAN,
en cours d'impression ), qui tient compte de la nature contextualisée
de la connaissance. Ils analysent deux exemples de l'apprentissage
des mathématiques qui mettent en évidence certains aspects majeurs
de cette approche de l'enseignement.
Le fossé qui existe entre l'acte d'apprendre et l'utilisation du
savoir, dont rendent compte les expressions usuelles « savoir que
» et « savoir comment », pourrait bien se révéler un produit de
la structure et des pratiques de notre système scolaire. De nombreuses
méthodes didactiques supposent une séparation entre connaître et
faire, considérant le savoir comme un objet intégré et autonome,
théoriquement indépendant des situations dans lesquelles il est
appris et utilisé. Le souci premier de l'école semble souvent d'assurer
la transmission de cet objet, composé de concepts formels abstraits
et décontextualisés. L'activité et le contexte de l'apprentissage
sont donc considérés comme subordonnés à l'apprentissage - pédagogiquement
utiles, certes, mais fondamentalement distincts et même neutres
par rapport à ce qui est appris.
De récentes enquêtes sur l'acte d'apprendre remettent toutefois
en question cette disjonction entre ce qu'on apprend et la manière
dont on l'apprend et l'utilise 1.
Il est indiscutable que l'activité dans laquelle le savoir est acquis
et utilisé ne peut être séparée de - ou subordonnée à - l'acte d'apprendre
et la cognition. Pas plus qu'elle n'est neutre. Au contraire, elle
est partie intégrante de ce qui est appris. On doit considérer que
les situations co-produisent du savoir à travers une activité. L'apprentissage
et la cognition, nous pouvons donc l'affirmer, sont fondamentalement
contextualisés.
Dans cet article, nous tentons d'expliquer, de façon délibérément
conjecturale, qu'activité et contexte sont partie intégrante de
la cognition et de l'apprentissage, et comment des idées différentes
sur ce qu'est une activité d'apprentissage appropriée produisent
des résultats très différents. Nous suggérons qu'en ignorant la
nature contextualisée de la cognition, l'école échoue dans sa tentative
d'assurer un savoir utilisable, solide. Et inversement, nous soutenons
que des approches comme celles de BROWN et NEWMAN ( sous presse
), qui ancrent l'apprentissage dans une activité et utilisent consciemment
le contexte social et physique, sont plus conformes à ce que la
recherche fait comprendre de l'acte d'apprendre et de la cognition.
Savoir et apprentissage contextualisé
Les travaux de MILLER et GILDEA ( 1987 ) sur l'enseignement du
vocabulaire ont montré que le fait de croire que savoir et faire
peuvent être séparés conduit à une méthode d'enseignement qui ignore
comment les situations structurent la cognition. Leur travail décrit
comment les enfants apprennent des mots à partir de définitions
du dictionnaire et de quelques phrases modèles ; ils ont ensuite
comparé cette méthode avec la façon dont le vocabulaire est normalement
acquis hors de l'école.
On apprend généralement des mots dans le contexte d'une communication
ordinaire. Ce processus est extraordinairement rapide et couronné
de succès. MILLER et GILDEA notent qu'en écoutant, en parlant et
en lisant, l'enfant d'un an a acquis un vocabulaire de 5 000 mots
par an ( 13 par jour ), et cela durera 16 ans et plus. Par contraste,
apprendre des mots à partir de définitions abstraites et de phrases
sorties de leur contexte habituel - le vocabulaire des enfants leur
a souvent été enseigné à l'école - est lent et généralement infructueux.
On dispose rarement d'assez de temps scolaire pour enseigner plus
de 100 à 200 mots par an. Bien plus, beaucoup de ce qui est enseigné
finit le plus souvent par être inutilisable en pratique. Ils donnent
les exemples suivants d'un vocabulaire appris de cette façon par
des élèves :
« Moi et mes parents sommes en corrélation, parce que sans eux
je ne serais pas ici. »
« J'étais méticuleux au sujet de ma chute de la falaise. »
« Mrs Morrows stimula la soupe. » 2
Étant donné la méthode utilisée, de telles erreurs semblent inévitables.
Enseigner à partir de dictionnaires suppose que définitions et phrases
modèles sont des « morceaux » indépendants de savoir. Mais les mots
et les phrases ne sont pas des îles, tout entiers en eux-mêmes.
L'utilisation du langage ne ferait qu'entraîner une incessante confrontation
à l'ambiguïté, la polysémie, la nuance, la métaphore, et ainsi de
suite, s'ils n'étaient résolus par l'aide extralinguistique que
fournit le contexte d'un énoncé ( NUNBERG, 1978 ).
Particulièrement remarquables parmi les complexités du langage
tributaires d'une aide extralinguistique, les termes déictiques
- des termes comme je, ici, maintenant, prochain,
demain, après, ceci. Les déictiques sont des
termes qui « indicialisent » ou plus exactement renvoient à un élément
de la situation dans laquelle se déroule la communication 3.
Ils ne sont pas seulement sensibles au contexte, ils en sont entièrement
dépendants. Des termes comme je ou maintenant, par
exemple, ne peuvent être interprétés que dans leur contexte d'utilisation.
Même si c'est surprenant, on peut considérer qu'en définitive tous
les mots sont, au moins partiellement, déictiques ( BARWISE &
PERRY, 1983 ).
Les lecteurs expérimentés comprennent de manière implicite que
les mots sont contextualisés. C'est pour cela qu'ils attendent le
reste de la phrase ou de saisir le contexte avant de se lancer dans
l'interprétation d'un terme. Ce n'est qu'ensuite qu'ils se réfèrent
aux dictionnaires avec, en tête, des exemples contextualisés de
l'utilisation d'un terme. Le contexte, tout comme le dictionnaire,
permet l'interprétation. Mais les élèves qui ont produit les phrases
ci-dessus n'avaient pas l'appui d'un contexte de communication normal.
Pour des tâches de cette sorte, les définitions du dictionnaire
sont supposées indépendantes. Les aides extralinguistiques qui pourraient
structurer, cadrer et finalement permettre l'interprétation en situation
de communication normale sont ignorées.
L'apprentissage à l'aide des dictionnaires, comme toute méthode
qui tente d'enseigner des concepts abstraits indépendamment de situations
authentiques, néglige la façon dont la compréhension se manifeste
à travers un usage soutenu et contextualisé. Cette manifestation,
qui implique des négociations sociales complexes, ne se cristallise
pas dans une définition catégorique. Parce qu'il dépend de situations
et de négociations, le sens d'un mot ne peut, en principe, pas être
saisi au travers d'une définition, même si celle-ci est appuyée
par quelques phrases modèles.
Tout savoir, nous le pensons, fonctionne comme le langage. Tous
ses constituants indicialisent le monde et sont ainsi indissolublement
un produit de l'activité et des contextes dans lesquels ils sont
produits. Un concept, par exemple, évoluera en fonction de chaque
nouvelle situation d'utilisation, parce que les contextes, les négociations
et les activités le transforment en quelque chose de nouveau, de
plus dense. De la sorte, un concept, tout comme la signification
d'un mot, est toujours en construction. Ceci pourrait également
être le cas des concepts techniques abstraits, apparemment bien
définis. Même eux ne sont pas entièrement définissables et défient
toute description catégorisante ; une partie de leur signification
provient toujours de leur contexte d'utilisation.
Apprentissage et outils
Pour examiner l'hypothèse que les concepts sont à la fois contextualisés
et progressivement construits à travers une activité, nous devons
abandonner toute idée qu'ils sont des entités abstraites indépendantes.
Au lieu de cela, il sera plus utile de considérer le savoir conceptuel,
dans un certain sens, comme un ensemble d'outils 4.
Les outils partagent certaines caractéristiques significatives avec
les savoirs. On ne peut vraiment les comprendre qu'à travers l'usage,
et leur utilisation entraîne à la fois un changement de vision du
monde de la part de l'utilisateur et l'adoption du système de croyances
de la culture dans laquelle on les utilise.
D'abord, considérer les savoirs comme des outils permet d'illustrer
la distinction de WHITEHEAD ( 1929 ) entre la simple acquisition
de concepts inertes et le développement de savoirs utiles et solides.
Il est tout à fait possible d'acquérir un outil et être incapable
de l'utiliser. Ainsi, il est fréquent que les élèves acquièrent
des algorithmes, des routines et des définitions décontextualisés
qu'ils ne peuvent pas utiliser et qui, par conséquent, restent inertes.
Malheureusement, ce problème n'est pas toujours apparent. Les couteaux
de poche à l'ancienne, par exemple, comportent un outils pour enlever
les cailloux des sabots des chevaux. On peut connaître l'utilité
de ce dispositif et être capable de disserter sur les chevaux, les
sabots et les cailloux. Mais on ne révélera jamais - tout simplement
on n'admettra jamais - qu'on n'a pas la moindre idée de la façon
d'utiliser cet outil sur un cheval. De même, les élèves savent souvent
manipuler des algorithmes, des routines, des définitions qu'ils
ont acquis avec une apparente compétence et néanmoins ne veulent
pas avouer à leurs professeurs, à eux-mêmes, qu'ils n'ont aucune
idée de ce qu'il faudrait faire s'ils étaient confrontés à une situation
équivalente à celle d'un cheval qui boîte.
A l'inverse, ceux qui utilisent activement les outils plutôt que
de se contenter de les acquérir, construisent une compréhension
implicite de plus en plus riche du monde dans lequel ils les utilisent
ainsi que des outils eux-mêmes. La compréhension, du monde et de
l'outil, change continuellement à cause de leur interaction. Apprendre
et faire sont, curieusement, des processus qu'on ne peut distinguer
; l'apprentissage n'est qu'un processus continu qui résulte, tout
au long de la vie, de l'action dans des contextes.
Apprendre à utiliser un outil implique bien plus que ce dont on
peut rendre compte dans n'importe quel ensemble de règles explicites.
Les occasions et les conditions de l'utilisation émergent directement
du contexte des activités de chaque communauté qui utilise un outil,
cadrées par la façon dont les membres de cette communauté voient
le monde. La communauté et ses points de vue, presque autant que
l'outil lui-même, déterminent la façon dont il doit être utilisé.
Ainsi, les charpentiers et les ébénistes utilisent les ciseaux à
bois différemment. Parce que les outils et la manière de les utiliser
reflètent les compréhensions particulières accumulées par des communautés,
il n'est pas possible d'utiliser un outil de façon appropriée si
on ne comprend pas la communauté ou la culture dans laquelle il
est utilisé.
Les outils conceptuels reflètent, de même, la sagesse accumulée
par la culture dans laquelle ils sont utilisés ainsi que les compréhensions
et les expériences des individus. Leur signification n'est pas invariante
mais elle est le résultat d'une négociation au sein de la communauté.
Répétons-le, l'utilisation appropriée d'un outil ne dépend pas seulement
d'un concept abstrait. Elle est fonction de la culture et des activités
dans lesquelles ce concept a été mis au point. Tout comme les charpentiers
et les ébénistes utilisent différemment les ciseaux à bois, les
physiciens et les ingénieurs utilisent les formules mathématiques
de façon différente. Activité, concept et culture sont interdépendants.
Aucun ne peut être totalement compris sans les deux autres. L'apprentissage
doit les mêler tous les trois. Les méthodes d'enseignement tentent
souvent de transmettre les concepts abstraits comme des entités
fixées, bien définies, indépendantes, qui peuvent être étudiées
au travers d'exemples prototypiques et d'exercices tirés de manuels.
Mais de telles pratiques ne peuvent fournir les importantes connaissances
impliquées par la culture ou les activités authentiques des membres
de cette culture dont les élèves ont besoin.
Parler de disciplines académiques, de professions ou même de métiers
manuels comme de communautés ou de cultures peut sembler étrange,
peut-être. Pourtant les communautés de professionnels sont liées
par bien plus que par leurs tâches visibles. Elles sont liées par
des réseaux de croyance complexes, socialement construits, essentiels
pour la compréhension de ce qu'ils font ( GEERTZ, 1983 ). Les activités
de bien des communautés sont inexplicables, si on ne les considère
pas au travers d'une culture. La culture et l'utilisation d'un outil
agissent ensemble pour déterminer la façon dont les professionnels
voient le monde, et la façon dont le monde leur apparaît détermine
la compréhension culturelle et du monde et des outils. Malheureusement,
on demande trop souvent aux élèves d'utiliser les outils d'une discipline
sans les rendre capables d'adopter sa culture. Pour apprendre à
utiliser des outils comme le font les professionnels, un élève,
de la même manière qu'un apprenti, doit entrer dans cette communauté
et sa culture. Ainsi, de façon caractéristique, le processus de
l'apprendre est, du moins le croyons-nous , un processus d'enculturation.
Apprentissage et enculturation
Il peut sembler que l'enculturation, de prime abord, ait peu à
voir avec l'apprendre. Mais c'est en fait ce que font les gens lorsqu'ils
apprennent à parler, à lire et à écrire ou lorsqu'ils deviennent
écoliers, employés de bureau, chercheurs etc. Dès leur plus jeune
âge et tout au long de leur vie, les gens, consciemment ou non,
adoptent les comportements et les systèmes de croyance de nouveaux
groupes sociaux. Étant donné l'occasion qu'ils ont d'observer et
d'exercer in situ le comportement des membres d'une culture,
les gens en relèvent le jargon pertinent, imitent le comportement
et commencent progressivement à agir en accord avec ses normes.
Ces pratiques culturelles sont souvent absconses et extrêmement
complexes. Cependant, étant donné qu'ils ont l'occasion de les observer
et de les mettre en pratique, les gens les adoptent avec un grand
succès. Les élèves, par exemple, peuvent acquérir rapidement la
compréhension implicite de ce qu'est une diction convenable, de
ce que produit une question pertinente, de ce qui constitue un comportement
justifié ou non dans une activité donnée. La facilité et la réussite
avec lesquelles on fait cela ( contrairement à la complexité qu'il
y aurait à en décrire les implications ) contredit l'extrême importance
de ce processus et cache le fait que ce qui est relevé est un produit
de la culture ambiante plutôt que d'un enseignement explicite. Trop
souvent, les pratiques de l'enseignement actuel empêchent les élèves
d'accéder au domaine pertinent d'une culture, parce que cette culture
n'est pas mise en évidence. Bien qu'on montre aux élèves, tout au
long de leur scolarité, les outils de beaucoup de cultures académiques,
les cultures prégnantes qu'ils observent, auxquelles ils participent
et dans lesquelles certains s'inscrivent véritablement de manière
frappante, sont les cultures de la vie scolaire elle-même. Ces cultures
peuvent, inconsciemment, être tout à fait opposées à l'apprentissage
d'un domaine utile. La façon dont on utilise, à l'école, les dictionnaires,
les formules mathématiques ou les analyses historiques est très
différente de la façon dont les professionnels les utilisent ( SCHONFELD,
sous presse ). Par conséquent, les élèves vont réussir des examens
( aspect caractéristique de la culture scolaire ) tout en étant
incapables d'utiliser les outils conceptuels d'un domaine dans une
pratique authentique.
Nous ne disons pas cela pour proposer qu'on attende de tous les
élèves de maths ou d'histoire qu'ils deviennent des mathématiciens
ou des historiens professionnels, mais nous prétendons que pour
apprendre ces matières ( et pas uniquement pour apprendre quelque
chose à propos de ces matières ), les élèves ont besoin de bien
plus que de concepts abstraits et d'exemples décontextualisés. Ils
ont besoin d'être confrontés à l'utilisation, dans des activités
authentiques, des outils conceptuels d'un domaine - à des professeurs
qui agissent comme des professionnels et qui utilisent ces outils
en se confrontant à des problèmes réels. Cela peut contribuer à
mettre en évidence la façon dont un mathématicien ou un historien
regarde le monde et résout les problèmes qui se présentent. Le processus
peut paraître simpliste, mais il s'agit là d'activités solides,
authentiques, qui peuvent se révéler particulièrement instructives
- contrairement à des exemples tirés de manuels et à des explications
purement déclaratives.
Les activités authentiques
Notre argumentation, jusqu'ici, repose sur une distinction non
définie entre activité authentique et activité scolaire. Étant donné
que nous considérons l'apprentissage comme un processus d'enculturation,
il nous est possible de clarifier cette distinction et d'expliquer
pourquoi bien des travaux scolaires sont inauthentiques et, par
là, peu aptes à générer un apprentissage utile.
Les activités d'un domaine sont cadrées par la culture de ce domaine.
Leur signification et leur objectif sont socialement construits
à travers des négociations entre membres présents et passés. Les
activités sont donc en cohérence de telle sorte que, en théorie,
même si ce n'est pas toujours le cas en pratique, elles sont accessibles
à des membres qui se déplacent dans la structure sociale. Ces activités
cohérentes, pleines de sens et motivantes, sont authentiques, selon
la définition que nous employons ici. Par conséquent, les activités
authentiques peuvent être définies plus simplement comme les pratiques
ordinaires de la culture.
Cela ne signifie pas qu'une activité authentique puisse n'être
le fait que des experts. Les apprentis tailleurs ( LAVE, 1988a ),
par exemple, commencent par repasser des vêtements terminés ( ce
qui leur apprend implicitement beaucoup sur la découpe et la couture
). Repasser est facile, valorisant et tout à fait authentique. Les
élèves de PALINCSAR et BROWN ( 1984 ) dans leur apprentissage mutuel
de la lecture peuvent bien lire des textes d'un niveau élémentaire,
ils développent d'authentiques stratégies, reconnues par tout lecteur.
Les élèves de l'enquête de MILLER et GILDEA, au contraire, se sont
vu proposer une stratégie qui n'est qu'une pauvre extrapolation
de l'utilisation contextualisée des dictionnaires par les lecteurs
expérimentés.
L'activité scolaire a souvent tendance à être hybride, cadrée de
manière implicite par une seule culture, mais explicitement rattachée
à une autre. Dans une salle de classe, l'activité se déroule à l'intérieur
d'une culture scolaire bien qu'elle soit attribuée à la culture
de vrais lecteurs, d'écrivains, de mathématiciens, d'historiens,
de géographes, et ainsi de suite. Bien des activités entreprises
par les élèves ne sont tout simplement pas les activités des professionnels
et n'auraient aucun sens dans, ou ne seraient pas avalisées par
les culture à qui on les attribue. Cette activité hybride, en outre,
limite l'accès des élèves aux indices qui émergent du contexte et
qui apportent structuration et soutien. L'activité des élèves tend
à n'être qu'un ersatz d'activité.
les activités scolaires prototypiques sont loin de ce que nous
envisageons lorsque nous parlons d'activités authentiques parce
qu'elles sont très différentes de ce que font véritablement les
professionnels. Quand des activités authentiques sont transférées
dans une salle de classe, leur contexte est inévitablement transformé;
elles deviennent des tâches scolaires et deviennent partie de la
culture scolaire. Des procédures scolaires, en conséquence, sont
alors appliquées à ce qui est devenu une tâche scolaire. Le système
d'apprentissage, d'utilisation ( et bien sûr d'évaluation ) reste
par la suite hermétiquement étanche à l'intérieur de la culture
auto-validante de l'école. Par conséquent, à l'inverse du but poursuivi
par l'éducation, la réussite à l'intérieur de cette culture n'a
que peu de rapport sur la performance partout ailleurs.
Les énoncés de maths, par exemple, sont généralement rédigés dans
une syntaxe et un style qui ne ressemblent qu'à d'autres problèmes
de maths. Ainsi les problèmes tirés d'un manuel de 1470 sont aisément
identifiables aujourd'hui ( LAVE, 1988c ). Mais les problèmes de
maths sont aussi éloignés d'une pratique authentique que l'exemple
que donnent MILLER et GILDEA de l'apprentissage à partir du dictionnaire
l'est des pratiques des lecteurs et des écrivains. En participant
à de telles activités, qui ne sont que des ersatz, les élèves ont
toutes les chances de se méprendre complètement sur ce que les professionnels
font vraiment. Par conséquent, les élèves peuvent facilement être
initiés à une vision formaliste et intimidante des maths qui encourage
une culture de phobie des maths plutôt qu'une culture d'authentique
activité mathématique.
Dans la conception de tâches scolaires, certaines des caractéristiques
apparemment accessoires de tâches authentiques - comme les éléments
extralinguistiques qui participent à l'interprétation d'un message
- sont souvent rejetées comme un « bruit » dont on peut faire l'économie,
malgré leur caractère pertinent dans la perspective d'un enseignement.
Pourtant le contexte d'une activité est un réseau extraordinairement
complexe dont les professionnels tirent une aide essentielle. L'origine
d'une telle aide n'est souvent reconnue que tacitement par les professionnels,
ou même par les professeurs et les auteurs de simulations. Les tâches
scolaires, en conséquence, peuvent manquer complètement de fournir
les caractéristiques contextuelles qui permettent une activité authentique.
Dans le même temps, les élèves en arrivent à compter, et cela de
façon importante mais qu'on relève peu, sur les caractéristiques
du contexte scolaire dans lesquelles la tâche est alors ancrée,
caractéristiques qui sont complètement absentes dans une activité
authentique, et qui y sont tout à fait étrangères. Donc, beaucoup
de ce qui est appris à l'école s'applique uniquement à cette activité-ersatz
si elle a été acquise à travers ce type d'activité.
Les activités des élèves, des professionnels et des gens ordinaires
L'idée que la plupart des activités scolaires existent à l'intérieur
d'une culture propre est centrale pour comprendre bien des difficultés
d'apprentissage à l'école. Les recherches ethnographiques de Jean
LAVE sur l'apprentissage et les activités quotidiennes ( 1988b )
montrent à quel point les activités scolaires sont différentes des
activités et de la culture qui donne sens et finalise ce que les
élèves apprennent ailleurs. LAVE attire l'attention sur le comportement
des gens ordinaires et note que leurs manières d'apprendre sont
entièrement différentes de celles qu'on exige des élèves.
Trois catégories nous intéressent principalement ici : les gens
ordinaires, les élèves et les professionnels. Pour parler simplement,
quand les gens ordinaires veulent apprendre un ensemble donné de
techniques, ils n'ont apparemment pas le choix. D'abord ils peuvent
« s'enculturer » par le compagnonnage. Devenir apprenti n'implique
pas un changement qualitatif par rapport à ce que font les gens
habituellement. Ils entrent dans la culture de différentes communautés
tout le temps. Le comportement des apprentis et celui des gens ordinaires
peut ainsi être considéré comme identique 5.
La seconde option, bien plus conventionnelle, est d'entrer dans
une école en tant qu'élève. L'école, cependant, semble bien exiger
un changement qualitatif d'attitude. Ce qu'on attend d'un élève
et ce que fait une personne ordinaire est significativement différent.
L'élève entre dans la culture scolaire alors qu'en apparence on
lui enseigne autre chose. Et les stratégies générales utilisées
dans le raisonnement intuitif, dans la résolution de problèmes et
la négociation du sens que les gens développent à travers leurs
activités quotidiennes sont remplacées par les problèmes toujours
exacts, bien conçus, les définitions formelles et la manipulation
de symboles tels qu'on les rencontre dans la plupart des activités
scolaires.
Nous essayons de représenter cette discontinuité dans le tableau
1, qui compare les caractéristiques saillantes du comportement
des gens ordinaires, des professionnels et de ceux qu'on nomme des
élèves.
Ce tableau est surtout destiné à faire apparaître que, selon nous,
il y a une grande similarité entre les activités des gens ordinaires
et des professionnels. Ils agissent dans le contexte des cultures
au sein desquelles ils travaillent, et dans lesquelles ils négocient
les significations et construisent leurs conceptions. Les questions
et les problèmes auxquels ils ont à faire face émergent de, sont
définis par et sont résolus dans le cadre des contraintes de l'activité
qu'ils pratiquent.
L'ouvrage de LAVE ( 1988b ) fournit un bon exemple de gens ordinaires
occupés à une activité authentique et qui se servent du contexte
dans lequel apparaît un problème pour trouver une solution. L'exemple
vient de l'observation d'un groupe de Weight Watchers dont les participants
préparent leurs aliments, soigneusement contrôlés, en suivant les
instructions données.
« Dans cette situation ils avaient à préparer une portion de
fromage blanc, en supposant que la quantité dont on dispose pour
le repas est équivalente aux trois-quarts des deux tiers de bol
permis par le programme. Celui qui avait à résoudre le problème
commença par marmonner qu'il aurait dû choisir un cours de calcul
au collège... Puis, après un moment, il annonça soudainement que
« ça y était ». A partir de ce moment il parut certain d'avoir
raison, même avant d'effectuer la tâche. Il remplit aux trois-quarts
un bol-mesure de fromage blanc, versa le fromage sur la planche
à découper, le tapota pour lui donner une forme circulaire, y
traça une croix, en enleva un quart et servit le reste.
Par conséquent, « prendre trois-quarts des deux tiers d'un bol
de fromage blanc » n'était pas seulement l'énoncé du problème
mais également la solution au problème et la procédure pour le
résoudre. Le dispositif était partie intégrante du processus de
calcul et la solution, émergeant du dispositif, était tout simplement
l'énoncé du problème. A aucun moment le Weight Watcher n'a vérifié
sa procédure à l'aide d'un algorithme papier-crayon, qui aurait
donné : 3/4 de bol x 2/3 de bol = 1/2 bol. Au lieu de cela, la
coïncidence du problème, du dispositif, de la capacité à faire
émerger du sens ont été les moyens de la vérification. » ( p.
165 )
Le chemin vers la solution de cette personne au régime est tout
à fait pertinent et s'inspire de cette sorte d'inventivité qui caractérise
les activités des gens ordinaires et des professionnels. Il reflète
la nature de l'activité, les ressources disponibles et le type de
résolution requis d'une manière dont est incapable la résolution
de problèmes qui repose sur un savoir abstrait.
Cette solution inventive repose sur la façon dont la personne au
régime envisage ce contexte particulier, qui lui-même est intégré
dans l'activité en cours. Et ceci, à nouveau, caractérise à la fois
les gens ordinaires et les experts. La situation de la personne
au régime lui fournit un accès privilégié à la solution choisie.
( Cela rend compte, probablement, de la certitude qu'il exprime
avant même de commencer son calcul ). Par conséquent, il est capable
de voir le problème et sa solution en termes de bol-mesure, planche
à découper et couteau. Activité - outil - culture ( préparer un
repas, la cuisine, les ustensiles, faire régime ) agissent graduellement
tout au long de la procédure à cause de la façon dont le problème
est envisagé et dont la tâche est accomplie. L'ensemble de la micro-routine
est simplement un pas de plus sur le chemin du repas 6.
Le savoir et l'action sont emboîtés et inséparables.
Cette façon de résoudre un problème est menée à bonne fin conjointement
avec l'environnement et est tout à fait distincte du traitement
uniquement mental que beaucoup de pratiques d'enseignement avalisent
implicitement. En se déchargeant d'une partie de la tâche cognitive
sur l'environnement, la personne au régime se sert automatiquement
de lui pour l'aider à trouver la solution du problème. Ses actions
n'ont rien d'exceptionnel ; elles ressemblent à bien des pratiques
de travail ordinaires. SCRIBNER ( 1984 ) note, par exemple, que
des calculs très complexes sont effectués par des professionnels
qui se servent directement de leur environnement. Dans le cas qu'elle
étudie, les laitiers utilisent la représentation conceptuelle des
positions des casiers qu'ils doivent remplir ou vider presque comme
un boulier élaboré. De telles stratégies de résolution de problèmes
ne sont pas limitées à l'environnement physique ou social. Cette
sorte de confiance dans les situations peut se rencontrer dans le
travail des physiciens qui, abordant une situation physique, voient
« à travers » les formules, se procurant ainsi un support pour des
inférences et des approximations ( deKLEER & Brown, 1984 ).
L'étude de HUTCHINS (sous presse ) à propos de la collaboration
complexe dans le domaine de la navigation maritime note la façon
dont les gens distribuent la difficulté dans l'environnement comme
dans le groupe. L'activité cognitive qui en résulte peut alors uniquement
être expliquée en relation avec ce contexte. « Quand le contexte
de la cognition est ignoré, » fait remarquer HUTCHINS, « il est
impossible de se rendre compte en quoi la structure contribue à
l'organisation des processus mentaux dans l'environnement, dans
les objets fabriqués et dans les autres personnes. »
Au lieu d'isoler les problèmes du contexte qui les a fait naître
et de leur fournir un cadre étranger, les gens ordinaires semblent
particulièrement attachés à les résoudre à l'intérieur de la structure
du contexte qui les a produits. Cela leur permet de partager les
difficultés de définition et de résolution du problème avec l'environnement
de la tâche parce qu'ils répondent en « temps réel ». L'adéquation
de la solution à laquelle ils arrivent devient évidente par rapport
au rôle qu'elle doit jouer pour que l'activité puisse se poursuivre.
Le problème, la solution, et la cognition qui participe à leur conjonction
ne peuvent être isolés du contexte dans lequel ils sont intégrés.
Même si on attend que les élèves se comportent différemment, ils
finissent inévitablement par se comporter comme les gens ordinaires
qu'ils sont et résolvent la plupart de leurs problèmes de leur propre
façon contextualisée. SCHOENFELD ( sous presse ) décrit des élèves
de mathématiques utilisant des stratégies bien connues mais non
reconnues, notamment l'emplacement d'un problème à un endroit particulier
du manuel ( ex. : les premières questions à la fin d'un chapitre
sont toujours faciles et les dernières requièrent généralement l'utilisation
de concepts abordés dans les chapitres antérieurs ) ou encore l'occurrence
d'un mot particulier dans un problème ( ex. : « moins » signale
un problème de soustraction ) pour trouver des solutions rapidement
et de manière efficace. Ces trucs indiquent à quel point les apprenants
sont parfaitement contextualisés et à quel point ils s'appuient
sur tout contexte qui peut fournir une aide. Dans les pratiques
scolaires cela peut être manifestement efficace. Mais le contexte
scolaire est extrêmement spécialisé. Vue de l'extérieur, où les
problèmes ne proviennent pas d'un manuel, une dépendance à l'égard
de ces indices de type scolaire rendent l'apprentissage extrêmement
fragile.
En outre, même si l'école cherche à encourager la résolution de
problèmes, elle méprise la plupart des heuristiques inventives que
les élèves apportent en classe. Cela ne dévalue donc pas implicitement
les seules heuristiques individuelles, qui sont à coup sûr fragiles,
mais tout le processus de résolution inventive des problèmes. LAVE
(1988c ) décrit comment certains élèves se sentent obligés de cacher
leurs véritables stratégies pour que le professeur croie que les
problèmes ont été résolus de la manière « approuvée ».
La structuration des activités
Une activité authentique, comme nous l'avons montré, est importante
pour les apprenants, car c'est la seule manière dont ils accèdent
au point de vue qui permet aux professionnels d'agir de façon constructive
et avec détermination. C'est une activité qui façonne ou qui aiguise
leurs outils. Comment et pourquoi, il reste à l'expliquer. L'activité
procure également de l'expérience, qui est de toute évidence d'une
grande importance pour une action ultérieure. A ce stade, nous essayons
d'expliquer quelques-uns des produits de l'activité en termes de
représentations « déictiques » particulières .
Les représentations qui émergent de l'activité ne peuvent être
aisément ( et peut-être pas du tout ) remplacées par des descriptions.
Les projets, comme le fait remarquer SUCHMAN ( 1987 ), sont différents
des actions contextualisées. De nombreuses personnes seront d'avis
que la photo d'une machine complexe dans un manuel est vraiment
différente de la véritable apparence de cette machine. ( Bizarrement,
il est nécessaire de voir la machine pour comprendre le manuel,
tout comme il faut le manuel pour comprendre la machine ). Les perceptions
qui résultent des actions sont à la fois centrales pour l'apprentissage
et l'activité. La façon dont quelqu'un perçoit une activité peut
être déterminée par les outils et leur utilisation adéquate. Ce
qui est perçu, de toutes façons, contribue à la manière d'apprendre
et d'agir. Des activités différentes produisent des représentations
déictiques différentes, ni équivalentes ni universelles. Et, ainsi,
l'activité qui a conduit à ces représentations joue un rôle central
dans l'apprentissage.
Les représentations sont, à notre avis, plutôt déictiques à la
manière du langage. C'est-à-dire qu'elles dépendent du contexte.
Dans les conversations de face à face, on peut interpréter les expressions
déictiques ( incluant des termes comme je, tu, ici,
maintenant, cela, etc. ) parce qu'on a accès aux caractéristiques
déictiques de la situation même si on signale rarement l'importance
de l'environnement pour la compréhension. Cette importance devient
évidente, pourtant, lorsqu'il s'agit de tenir de telles conversations
à distance. A ce moment-là, les expressions déictiques deviennent
problématiques jusqu'à ce qu'on ait trouvé un moyen d'assurer l'interprétation
en contextualisant les référents ( voir, par exemple, RUBIN, 1980,
sur la différence entre parler et écrire ).
Le meilleur moyen, peut-être, de découvrir l'importance et l'efficacité
des termes déictiques et leur contexte englobant est de s'imaginer
parler sans y avoir recours. Les auteurs d'un article écrit en collaboration,
comme celui-ci, rencontreront ce problème si jamais ils ont à en
discuter au téléphone. « Ce que vous dites à cet endroit » n'est
pas une remarque très pertinente. Il faudrait, dans ce cas, une
explication élaborée ( comme par exemple « page 3, second grand
paragraphe, cinquième phrase, qui commence par...» ) et peut souvent
conduire à des malentendus. Le problème devient plus épineux en
cas de téléconférence quand « vous » devient aussi ambigu qu'« ici
» est peu clair. La teneur d'un environnement partagé apporte une
contribution essentielle à un dialogue.
Quand le caractère immédiat des termes déictiques est remplacé
par des descriptions, la nature du discours change et la compréhension
devient nettement plus problématique. Les déictiques sont virtuellement
transparents. Ils n'attirent que peu ou pas l'attention. Ils n'ajoutent
pas forcément une nette difficulté de compréhension de la proposition
dans laquelle ils apparaissent, mais ils renvoient simplement au
sujet de la discussion, qui, à ce moment-là, fournit une structure
essentielle au discours. Les descriptions, au contraire, sont au
mieux transparentes, au pire opaques, dressant un mur entre ceux
qui parlent et leur sujet. L'auditoire doit d'abord focaliser son
attention sur les descriptions, tenter de les interpréter et trouver
à quoi elles peuvent renvoyer. C'est alors seulement que la proposition
qui les contient peut être comprise. ( Même élaborée, une description
ne peut simplement remplacer le terme déictique ). plus la description
est élaborée pour éviter l'ambiguïté, plus elle risque de devenir
opaque. Et dans ce cas, le déictique ne peut tout simplement pas
être remplacé ( PERRY, 1979 ).
Le savoir, à notre avis, indexe de façon similaire la situation
dans laquelle il apparaît et celle dans laquelle il est utilisé.
Les circonstances qui l'intègrent fournissent, efficacement, des
parties essentielles de sa structure et de sa signification. Ainsi
le savoir, qui émerge codé par et relié à l'activité et l'environnement
dans lesquels il se manifeste, est disséminé à travers ses éléments
constituants, certains dans le cerveau, d'autres dans le monde tout
comme l'image finale d'un puzzle est disséminée à travers toutes
ses pièces.
Comme HUTCHINS ( sous presse ), PEA ( 1988 ) et d'autres le font
remarquer, la structure de la cognition est largement distribuée
à travers l'environnement social et physique. C'est pourquoi nous
pensons que l'environnement contribue, de façon importante, aux
représentations déictiques des individus en action. Ces représentations,
à leur tour, contribuent à une activité ultérieure. Les représentations
déictiques formées à partir de l'engagement dans une tâche vont
notablement accroître l'efficacité avec laquelle des tâches futures
pourront être réussies, si une partie de l'environnement qui structure
les représentations ne varie pas. Cela est évident pour la capacité
à réaliser des tâches qui ne peuvent être décrites ou évoquées en
l'absence de la situation. Les caractéristiques récurrentes de l'environnement
pourront donc fournir des séquences récurrentes d'actions. La mémoire
et les actions ultérieures, comme les nouds dans un mouchoir et
autres pense-bêtes le révèlent, ne sont pas des processus indépendants
du contexte. Les routines ( AGRE, 1985 ) pourraient bien être un
produit de ce type d'indicialisation 7.
Donc les activités authentiques deviennent des éléments centraux
de l'apprentissage.
Un des points clés du concept de déictique est qu'il montre que
le savoir, et pas seulement l'apprentissage, est contextualisé.
Corollairement, les méthodes d'apprentissage qui sont ancrées dans
des situations authentiques sont non seulement utiles, mais essentielles.
Apprendre par le compagnonnage cognitif
Notre travail veut contribuer à une vision de l'apprentissage et
du raisonnement humain à laquelle, selon nous, les pratiques scolaires
doivent accorder une place éminente. Même s'il y a de nombreux professeurs
innovants, des écoles et des programmes qui agissent autrement,
les pratiques scolaires les plus répandues font très souvent l'hypothèse
que le savoir est individuel et auto-structuré, que l'école est
neutre par rapport à ce qui est appris, que les concepts sont des
abstractions, relativement fixés, qu'ils ne sont pas affectés par
l'activité qui permet leur acquisition et leur utilisation et qu'on
devrait décourager le comportement des gens ordinaires.
Le compagnonnage cognitif ( COLLINS, BROWN & NEWMAN, sous presse
) dont nous avons essayé de clarifier, dans une certaine mesure,
les mécanismes adopte des méthodes qui sont en contradiction avec
ces pratiques. Les méthodes du compagnonnage cognitif tentent «
d'enculturer » l'élève dans des pratiques authentiques à travers
des activités et des interactions sociales similaires à celles -
si efficaces, à l'évidence - en usage dans l'apprentissage d'un
métier. Dans cette partie, nous analysons rapidement deux exemples
liés à l'enseignement des mathématiques pour tenter d'illustrer
comment certaines des caractéristiques de l'acte d'apprendre que
nous avons discutées peuvent être introduites en classe. Nous prenons
l'exemple des mathématiques en partie parce que c'est dans ce domaine
que l'on peut trouver le travail d'enseignement le plus innovant.
Mais nous croyons fermement que ce type d'enseignement n'est pas
seulement possible en mathématiques.
L'enseignement de SCHOENFELD pour l'apprentissage de la résolution
de problèmes
L'enseignement de SCHOENFELD pour apprendre à résoudre des problèmes
( sous presse ) cherche délibérément à générer une pratique mathématique
et à montrer aux élèves de collège comment penser le monde mathématiquement,
comment voir le monde avec des yeux de mathématiciens, et, par conséquent,
comment utiliser les outils des mathématiciens. Son approche va
bien au-delà de simplement donner aux élèves des stratégies de résolution
de problèmes. Bien plus utilement, elle donne aux élèves la possibilité
d'entrer dans la culture de la pratique mathématique.
Les élèves de SCHOENFELD apportent des problèmes en classe que
lui et eux examinent mathématiquement. Ses élèves peuvent assister
et participer à une réflexion mathématique spontanée et envisager
les mathématiques comme une recherche de ce qui fait sens. Cette
approche est caractéristique parce qu'avant le 3ème cycle universitaire,
peu d'étudiants ont la possibilité de voir leurs professeurs aux
prises avec une pratique mathématique, et pourtant on leur demande
de comprendre la nature de cette pratique.
A une occasion ( SCHOENFELD, sous presse ), lui et sa classe se
sont confrontés au problème du carré magique ( voir figure
1 ). Bien que ce problème soit relativement simple, le travail
de collaboration qu'exige la solution et, c'est important, l'analyse
de la solution a montré à la classe comment des mathématiciens abordent
ce problème. La classe a travaillé collectivement à travers un certain
nombre de stratégies que, à la réflexion, ils ont reconnu comme
des idées mathématiques de portée plus générale et de nature plus
puissante. En discutant pour savoir si 9 pouvait être placé au centre
du carré, ils ont développé l'idée« de se centrer sur des points
clés qui peuvent servir de levier » et « d'exploiter des cas extrêmes
». Même s'il peut sembler que SCHOENFELD enseigne plutôt des stratégies
que des contenus, il a construit avec sa classe, plus fondamentalement,
un système de conviction mathématique autour de sa personne et des
réponses intuitives de la classe pour résoudre ce problème.
Le signe que la classe de SCHOENFELD travaillait dans la culture
des mathématiques et non dans la culture scolaire, c'est que les
élèves ne se sont pas arrêtés à ce qui, dans la culture de la pratique
scolaire, en marquerait la limite : une réponse.
« Avez-vous terminé ? ». Dans la plupart des cours de mathématiques
la réponse est « oui ». Plus tôt dans le semestre, mes élèves
disaient tous « oui », s'attendant à ce que je passe à un autre
problème. Ma réponse, cependant, a été un « non » retentissant.
Dans la plupart des cas, les prétendus « problèmes » ne sont que
des exercices ; vous en avez terminé lorsque vous avez prouvé
que vous maîtrisez les techniques appropriées en donnant la réponse.
» ( SCHOENFELD, sous presse )
Le but de son cours, en revanche, était de comprendre la nature
mathématique du carré magique, en partie en faisant en sorte que
le système de croyance soit illustré. La classe a exploré d'autres
carrés magiques possibles et a découvert des principes généraux
( par exemple une formule algébrique pour décrire les carrés ).
Cela a également conduit à quelques autres stratégies mathématiques
généralisables que l'on rencontre moins souvent dans les pratiques
scolaires : travailler à partir d'une solution initiale ; utiliser
des procédures génératives systématiques ; trouver plus d'une solution
pour résoudre un problème. SCHOENFELD prend soin, constamment, de
souligner que toutes ces stratégies se découvrent dans l'action,
sont mises au point par la classe et pas imposées par le professeur.
Dans ses cours, les conceptions pénètrent dans l'esprit des élèves
de la seule façon possible, par la pratique à laquelle ils participent
activement.
L'enseignement de la multiplication par LAMPERT
LAMPERT ( 1986 ) fait également participer activement ses élèves
à la découverte mathématique qu'elle essaie de relier à leur savoir
usuel. Elle a conçu des méthodes pour enseigner les mathématiques
à des élèves de 4ème degré qui les conduit, par l'activité et la
construction sociale dans la culture, d'une compréhension implicite
du monde extra-scolaire à cette sorte d'apprentissage solide que
l'enseignement direct des algorithmes ne permet pas habituellement
de réaliser.
Elle commence l'apprentissage de la multiplication, par exemple,
dans le contexte des problèmes utilisant la monnaie, parce que dans
le groupe des élèves de 4ème, on rencontre habituellement une forte
compréhension partagée, mais implicite, des pièces de monnaie. Ensuite
les élèves créent des histoires pour les problèmes de multiplication,
puisant dans leur savoir implicite pour présenter différents exemples
de multiplications. Puis, LAMPERT les aide en les conduisant vers
l'algorithme abstrait que chacun apprend pour la multiplication
à plusieurs chiffres, dans le contexte des problèmes à base de pièces
de monnaie et des histoires que le groupe a créés. Ainsi la méthode
présente l'algorithme comme une stratégie utile de plus pour les
aider à résoudre les problèmes.
La première phase de l'enseignement commence par des problèmes
de pièces de monnaie simples, tels que « en n'utilisant que des
nickels ( 5 cents ) et des pennies ( 1 cent ), arriver
à 82 cents ». Avec de tels problèmes LAMPERT aide ses élèves à explorer
leur savoir implicite puis, dans une seconde phase, les élèves créent
des histoires pour des problèmes de multiplication ( voir figure
2 ). Ils exécutent une série de décompositions et découvrent
qu'il n'y a pas une seule décomposition, magiquement « juste » et
décrétée autoritairement, mais seulement des décompositions plus
ou moins utiles dont l'utilisation est jugée dans le contexte du
problème à résoudre et des intérêts de ceux qui doivent le résoudre.
La troisième phase de l'enseignement initie progressivement les
élèves à l'algorithme standard, maintenant qu'un tel algorithme
a un but et une signification dans leur groupe. La procédure des
élèves est analogue aux problèmes scénarisés qu'ils avaient créés.
Par la suite ils trouvent des moyens pour raccourcir la procédure
et ils arrivent généralement à l'algorithme standard, justifiant
leurs résultats avec les histoires qu'ils ont créées auparavant.
Par cette méthode, les élèves développent une compréhension composite
de quatre types différents de savoir mathématique : (a) un savoir
intuitif, le genre de raccourcis que les gens inventent quand ils
effectuent des multiplications dans des situations authentiques
; (b) un savoir de calcul, les algorithmes de base qui sont habituellement
enseignés ; (c) un savoir concret, le genre de modèles concrets
de l'algorithme associé aux histoires que les élèves ont créées
; et (d) un savoir lié à des notions, les notions telles que l'associativité
et la commutativité qui sont à la base des manipulations algorithmiques
des nombres. LAMPERT essaie d'inculquer à ses élèves une compréhension
qui ne sépare pas ces types de savoirs et leurs liens, et ainsi
de combler l'énorme fossé qui existe dans l'enseignement plus traditionnel
entre savoir conceptuel et activité de résolution de problèmes ;
entre savoir et faire, dans le sens où nous les avons caractérisés
au début.
Cette approche favorise des procédures caractéristiques du compagnonnage
cognitif.
- En commençant par une tâche ancrée dans une activité familière,
elle montre aux élèves la légitimité de leur savoir implicite
et sa disponibilité comme étayage dans des tâches apparemment
peu familières.
- En indiquant plusieurs décompositions, elle souligne que les
heuristiques ne sont pas absolues mais imposées en fonction d'une
tâche particulière - et que même les algorithmes peuvent être
imposés de la sorte.
- En permettant à des élèves de trouver leur propres chemins
vers la solution, elle aide à les transformer en membres conscients
et créatifs de la culture mathématique de la résolution de problèmes.
Et, en les enculturant à travers cette activité, elle les aide
à acquérir certains des outils de cette culture - un vocabulaire
partagé, les moyens de discuter, de réfléchir sur, d'évaluer et
de valider les procédures du groupe à travers un processus de
collaboration.
L'approche de SCHOENFELD diffère principalement par sa forte insistance
sur le fait qu'il faut exposer les élèves aux manières authentiques
de pensée d'une culture et à ses points de vue conceptuels, autant
qu'à ses thèmes.
La figure 3 ( non disponible - NdT ) montre comment, dans
les termes du compagnonnage cognitif, nous pouvons représenter les
progrès des élèves, des activités contextualisées aux principes
généraux de la culture. Dans cette séquence, apprentissage et entraînement
dans un domaine commencent par fournir un modelage in situ
et un étayage aux élèves qui se mettent à une activité authentique.
Étant donné que les élèves acquièrent plus de confiance et de contrôle,
ils entrent dans une phase plus autonome d'apprentissage collaboratif,
où ils commencent à participer consciemment à la culture. Le réseau
social dans la culture les aide à mettre au point son langage, ses
systèmes de croyance, et favorise le processus d'enculturation.
La collaboration mène également à l'articulation des stratégies
qui peuvent alors être discutées et sur lesquelles on peut réfléchir.
Cela, à son tour, stimule l'abstraction fondée sur la compréhension
contextualisée des élèves. A partir de là, ils peuvent utiliser
leur savoir conceptuel de novice dans une activité, en la considérant
sous un jour nouveau, qui à son tour conduit au développement ultérieur
du savoir conceptuel.
Dans l'apprentissage des langues, par exemple, la fragile compréhension
initiale d'un mot se développe et s'étend à travers son utilisation
et les interactions sociales ultérieures, même si chaque utilisation
est évidemment contextualisée. MILLER & GILDEA ( 1978 ) décrivent
deux étapes de ce processus. La première, au cours de laquelle on
apprend le mot en lui assignant une catégorie sémantique ( le mot
« olive », par exemple, est d'abord associé à la catégorie générale
des termes de couleurs ), est rapide. La seconde, où l'on explore
les distinctions à l'intérieur de cette catégorie sémantique ( par
exemple entre « olive » et d'autres couleurs ) en fonction des différentes
occurrences du terme, est un processus bien plus progressif qui
« peut n'être jamais complètement achevé » ( page 95 ). cette seconde
étape de l'apprentissage du vocabulaire correspond au développement
de tout savoir conceptuel par l'activité. Les concepts ténus qui
se développent initialement hors de l'activité prennent progressivement
de l'épaisseur au fur et à mesure de leur utilisation dans différentes
situations.
Compagnonnage et cognition
Le développement des concepts à partir de et par l'activité authentique
permanente c'est ce qu'aborde le compagnonnage cognitif - un terme
étroitement apparenté à notre représentation de la connaissance
comme outil. Le compagnonnage cognitif favorise l'étude dans un
domaine en permettant aux élèves d'acquérir, de développer et d'utiliser
des outils cognitifs dans une activité authentique de ce domaine.
De même, l'apprentissage d'un métier permet aux apprentis d'acquérir
et de développer les outils et les habiletés de ce métier à travers
un travail authentique et un sentiment d'appartenance à leur profession.
Par ce processus, les apprentis entrent dans la culture de la pratique.
Ainsi le terme « compagnonnage » sert à mettre l'accent sur la place
centrale de l'activité dans le fait d'apprendre ainsi que dans la
connaissance et souligne la nature intrinsèquement dépendante du
contexte, contextualisée et enculturée de l'acte d'apprendre. «
Compagnonnage » évoque également le paradigme du modelage contextualisé,
de l'entraînement et de la réduction de l'aide ( COLLINS, BROWN
& NEWMAN, sous presse ) par lesquels les professeurs ou les
entraîneurs favorisent l'apprendre, d'abord en explicitant leur
savoir implicite, ou en donnant en modèle leurs stratégies, pour
les élèves, dans une activité authentique. Ensuite, les professeurs
et leurs collègues apportent leur aide aux élèves qui tentent d'accomplir
la tâche. Et enfin ils les autorisent à continuer en autonomie.
Le processus progressif de l'apprendre et de l'enculturation plaide
en faveur du remplacement des micromondes de plus en plus complexes
8 ( voir BURTON,
BROWN & FISCHER, 1981 ) par des environnements enculturants
de plus en plus complexes.
Le terme « cognitif » souligne que les techniques du compagnonnage
portent réellement bien au-delà des habiletés physiques généralement
associées au compagnonnage et mènent aux types d'habiletés cognitives
qu'on associe plus volontiers à l'instructions scolaire classique.
Cette extension n'est pas aussi incompatible avec le compagnonnage
traditionnel qu'il y paraît de prime abord. Les habiletés physiques
généralement associées au compagnonnage comportent d'importantes
habiletés cognitives si notre hypothèse de l'impossibilité de dissocier
savoir et faire est exacte. De fait, bien des professions dont le
contenu cognitif est généralement reconnu - professions juridiques
et médicales, architecture, affaires - n'en ont pas moins été apprises
traditionnellement par la voie de l'Apprentissage.
Qui plus est les étudiants diplômés du supérieur en Sciences Humaines,
Sociales et Physiques acquièrent leurs compétences extrêmement perfectionnées
dans le domaine de la recherche à travers les apprentissages qu'ils
réalisent auprès de chercheurs plus expérimentés. C'est à cette
occasion qu'ils doivent, comme tous les apprentis, reconnaître et
résoudre les problèmes mal posés qui émergent de l'activité authentique,
contrairement aux exercices bien définis qui leur étaient habituellement
proposés, au cours de leur scolarité antérieure, dans les manuels
ou aux examens. C'est à ce stade, en bref, que les étudiants ne
se comportent plus en étudiants mais en professionnels, et qu'ils
développent leur compréhension conceptuelle par l'interaction sociale
et la collaboration dans la culture de leur domaine, pas dans celle
de l'école.
Dans son essence, le compagnonnage cognitif cherche à encourager
le fait d'apprendre à travers la connexion de l'activité, de l'outil
et de la culture que nous avons décrite. Apprendre, dans et hors
de l'école, évolue à travers l'interaction sociale collaborative
et la construction sociale du savoir. RESNICK ( 1988 ) a montré
que pendant la plus grande partie de leur vie les gens apprennent
et travaillent en collaboration, pas individuellement comme on le
leur demande dans bien des écoles. Les travaux de LAMPERT et de
SCHOENFELD, l'enseignement de l'écriture de SCARDAMALIA, BEREITER
& STEIBACH ( 1984 ) et les travaux de PALINCSAR & BROWN
( 1984 ) sur l'enseignement réciproque de la lecture utilisent tous
quelque forme d'interaction sociale, de construction sociale du
savoir, et de collaboration.
Dans une culture, des idées sont échangées et modifiées, des systèmes
de croyance sont développés et appropriés par le dialogue et les
récits ; ceux-ci doivent donc être favorisés, pas entravés. Bien
qu'ils représentent souvent des tabous dans le système scolaire
traditionnel, ils sont un composant essentiel de l'interaction sociale
et, partant, de l'apprendre. Ils permettent d'accéder à une grande
partie de la connaissance distribuée et préparent le support de
la matrice sociale ( ORR, 1987 ). Ainsi, les environnements d'étude
doivent permettre à des récits de circuler et à des « histoires
de guerre » d'être ajoutées à la sagesse collective de la communauté.
Le rôle des récits et des dialogues est peut-être plus complexe
qu'il n'y paraît. Un rôle surprenant est joué dans l'apprendre par
la « participation périphérique légitime » où ceux qui ne participent
pas directement à une activité particulière apprennent beaucoup
de leur position légitime à la périphérie ( LAVE & WENGER, en
préparation ). C'est une erreur de penser que toute prise de parole
importante dans le domaine de l'apprendre est toujours directe et
déclarative. Cette participation périphérique est particulièrement
importante pour ceux qui veulent entrer dans une culture. Ils doivent
observer comment, à différents niveaux, les professionnels se comportent
et parlent pour comprendre comment l'expertise se manifeste dans
le dialogue et d'autres activités.
Compagnonnage cognitif et apprentissage collaboratif
Si, comme nous le proposons, apprendre est un processus d'enculturation
renforcé en partie par l'interaction sociale et la circulation des
récits, les groupes de professionnels sont particulièrement importants
parce que c'est seulement dans des groupes que l'interaction sociale
et le dialogue peuvent avoir lieu. Les caractéristiques essentielles
de l'apprendre en groupe consistent à :
- Résoudre collectivement des problèmes. Les groupes ne
sont pas seulement une manière commode d'additionner le savoir
individuel de leurs membres. Ils permettent l'émergence, en synergie,
de phénomènes de compréhension soudaine et de solutions qui, sans
eux, ne surviendraient pas. ( SCHOENFELD, en préparation )
- Mettre en évidence des rôles multiples. L'exécution
réussie de la plupart des tâches exige que les élèves comprennent
les nombreux différents rôles nécessaires pour effectuer n'importe
quelle tâche cognitive. Permettre à quelqu'un de tenir tous les
rôles que nécessite une activité authentique et lui permettre
de réfléchir efficacement sur ce qu'il ou elle a fait est une
des plus grandes tâches de l'éducation. Le groupe, cependant,
permet de mettre en évidence plusieurs rôles et engendre des récits
et des discussions réfléchis au sujet de la pertinence de ces
rôles.
- Confronter des stratégies inefficaces et des idées fausses.
Nous apprenons d'une vaste littérature ( diSESSA, 1982, 1983,
1986 ; McCLOSKEY, CARAMAZZA & GREEN, 1980 ; WHITE, 1983 )
que les élèves ont beaucoup d'idées fausses en physique dans le
domaine des phénomènes qualitatifs. Les professeurs ont rarement
l'occasion d'entendre suffisamment ce que les élèves pensent pour
reconnaître à quel moment l'information en retour qui leur vient
des élèves n'est qu'une répétition scolaire à des fins scolaires
( le retour d'un outil non maîtrisé, comme nous l'avons décrit
au début de cet article ) qui peut masquer des idées fondamentalement
fausses concernant le monde physique et les stratégies de résolution
de problèmes. Les groupes, cependant, peuvent être efficaces en
faisant émerger, en confrontant et en discutant des idées fausses
et des stratégies inefficaces.
- Assurer des compétences de travail collaboratif. Les
élèves qui apprennent individuellement plutôt que collectivement
peuvent échouer dans le développement des compétences nécessaires
pour un travail collaboratif. Dans les conditions de collaboration
qu'on trouve sur les lieux de travail, savoir comment apprendre
et travailler en collaboration est de plus en plus important.
Si les gens sont appelés à apprendre et à travailler avec d'autres,
il faut leur donner l'occasion contextualisée de développer ces
compétences.
En analysant les méthodes d'enseignement de SCHOENFELD et de LAMPERT,
en notant ce que nous croyons être des caractéristiques importantes
de leur travail et en insistant sur l'interaction sociale et l'apprentissage
collaboratif, nous essayons de montrer comment enseigner à travers
une forme de compagnonnage peut convenir à la nouvelle perspective
de la connaissance et de l'apprendre que nous avons esquissée.
Le rôle croissant du professeur comme maître par rapport à des
apprentis et l'utilisation par les professeurs d'activités disciplinaires
authentiques comme part majeure de l'enseignement permettra peut-être,
une fois pour toutes, de rejeter la critique injurieuse de G.B.
SHAW contre les professeurs, « Celui qui peut, agit. Celui qui ne
peut pas, enseigne. » On pourrait alors remplacer cette remarque
par celle, pleine d'espoir, d'Alexander POPE, « Qu'enseignent aux
autres ceux qui eux-mêmes excellent. »
Conclusion - Vers une épistémologie de la cognition contextualisée
Bien des recherches pour étudier les caractéristiques contextualisées
de la cognition restent à mener. Il est, cependant, déjà possible
d'engager une réévaluation sérieuse des hypothèses concernant l'apprendre
qui sous-tendent la pratique habituelle en classe ( voir, par exemple,
RESNICK, 1988 ; SHANKER, 1988 ).
Un des défis particulièrement difficiles pour la recherche ( que
des professeurs exceptionnels pourraient résoudre seuls ) est de
déterminer ce qui devrait être rendu explicite dans l'enseignement
et ce qui devrait rester implicite. Une stratégie courante pour
tenter de surmonter les problèmes pédagogiques difficiles est de
rendre explicite tout ce qui peut l'être. Ainsi nous nous sommes
retrouvés avec des méthodes pédagogiques complètement inadéquates.
Quel que soit le domaine, l'interprétation fait souvent émerger
du monde intégré de l'implicite, probablement même des contraintes
non conceptuelles( CUSSINS, 1988 ) et tente de les rendre explicites
ou conceptuels. Ceux-ci prennent alors place dans notre ontologie
et deviennent un objet de plus à étudier plutôt que simplement quelque
chose d'utile dans l'acte d'apprendre. Mais les représentations
déictiques gagnent leur efficacité en minimisant une part importante
du contexte ou en le laissant dans l'implicite. Les travaux futurs
dans le domaine de la cognition contextualisée, dont bénéficieront
les pratiques éducatives, doivent, entre autre chose, formuler un
exposé convaincant du rapport entre connaissance explicite et compréhension
implicite.
Nous n'avons décrit dans cet article qu'un fragment du programme
pour une théorie pleinement développée de la cognition contextualisée.
Il reste à faire un important travail théorique pour déplacer le
centre traditionnel de l'éducation. Pendant des siècles, l'épistémologie
qui a guidé la pratique éducative s'est principalement concentrée
sur la représentation conceptuelle et a rendu sa relation aux objets
dans le monde problématique en supposant que, d'un point de vue
cognitif, la représentation précède toute chose. Une théorie de
la cognition contextualisée propose de considérer que l'activité
et la perception sont, essentiellement et épistémologiquement, antérieures
- à un niveau non conceptuel - à la conceptualisation et que c'est
sur elles qu'il faut concentrer plus d'attention. Une épistémologie
qui commence par l'activité et la perception, qui sont d'abord et
avant tout ancrées dans le monde, peut tout bonnement éviter le
problème classique de la référence aux représentations conceptuelles
classiques.
En conclusion, l'importance imprévue de l'activité et de l'enculturation
en matière d'apprentissage laisse penser que bien des pratiques
éducatives habituelles sont victimes d'une épistémologie inadéquate.
Une nouvelle épistémologie pourrait être la clé d'une amélioration
très importante dans l'acte d'apprendre et représenter une perspective
absolument nouvelle de l'éducation.
NOTES
1. Tous les travaux dans ce domaine
sont construits, à plus ou moindre degré, sur les recherches
de théoriciens comme VYGOTSKY, LEONTIEV et d'autres. Pour des
exemples de travaux récents voir par exemple ROGOFF & LAVE,
1984 ; SCRIBNER, 1984 ; HUTCHINS, en cours d'impression ; ENGESTROM,
1987 ; LAVE & WENGER, en préparation ; et tout particulièrement
LAVE, 1977, 1988a, 1988b, 1988c, en préparation. Toute personne
au fait du travail de LAVE sur l'acte d'apprendre, le compagnonnage
et la connaissance usuelle se rendra immédiatement compte de
notre grande dette à l'égard de son travail de pionnier. retour
au texte
2. Les définitions de dictionnaire
que les élèves ont utilisées pour écrire ces phrases sont les
suivantes : correlate : être en relation, correspondre, être
apparenté - meticulous : méticuleux, être attentif - stimulate
: stimuler, remuer. Ils ont trouvé ces définitions avec peu
ou pas d'aide contextuelle ; il serait donc injuste de les considérer
comme des idiots pour avoir utilisé les mots comme ils l'ont
fait. retour au texte
3. Dans la littérature
linguistique, le terme deixis est souvent utilisé à la
place de indicialité. Voir par exemple J. FILLMORE, Conférence
de Santa Cruz. retour au texte
4. Cette image n'est, bien sûr,
pas originale. De la manière dont elle est développée ici, nous
sommes particulièrement redevables à Richard BURTON, qui l'a
analysée au cours d'un colloque sur l'éducation organisé par
le Secrétariat à l'Éducation du Kentucky mais aussi à l'ouvrage
de D. N. PERKINS, La connaissance comme conception / technologie
( 1986 ). ( Le terme design est particulièrement difficile
à traduire en français ; il signifie essentiellement conception,
mais avec des connotations d'élégance, d'utilité et d'efficacité.
Instructional design est souvent traduit par technologie
éducative, ce qui occulte le caractère harmonieux, utile
et efficace que le designer souhaite apporter. NdT )
retour au texte
5. Les gens ordinaires
( Just Plain Folks ) doivent, bien entendu, avoir accès à une
culture et devenir ce que LAVE & WENGER ( en préparation
) appellent un « participant périphérique légitime ». Et, bien
sûr, un apprenti doit généralement effectuer une quantité importante
de travail. Nous n'essayons pas de faire croire que quelque
chose de magique se produit dans le processus d'enculturation
( les internes en médecine témoignent à quel point cela peut
être difficile ). Mais le processus, nous y insistons, n'est
pas qualitativement différent de ce que font les gens lorsqu'ils
adoptent tout le temps les systèmes de comportement et de croyance
de leurs pairs. retour au texte
6. Pour se rendre compte
combien cela est étranger aux tâches scolaires, il pourrait
être utile d'imaginer à quel point il serait inconvenant de
demander à un élève à qui ce problème serait soumis : « la personne
au régime a-t-elle un bol-doseur, une planche à découper et
un couteau dans les mains ? ». Même si les énoncés sont censés
fonder la théorie sur l'activité, ce qui structure l'activité
n'est pas donné à ceux qui doivent résoudre le problème. Les
manuels demandent aux élèves de résoudre de prétendues questions
« réelles » au sujet de personnes qui font des choses très peu
réelles, comme conduire à vitesse constante en ligne droite
ou remplir des baignoires qui fuient avec des seaux qui fuient.
On ne permet généralement pas aux élèves de se livrer à des
spéculations qui ont trait à la vie réelle. Leur esprit d'invention
habituel est contraint par la prescription et la proscription
des façons dont il faut trouver la réponse. L'inévitable M.
Smith, dans sa sagesse, pourrait, après tout, réparer le trou
de son seau et remplir sa baignoire avec un tuyau. S'asseoir
et calculer combien de jours cela prendra avec un seau qui fuit
est, à coup sûr, la dernière chose qu'il ferait ( voir également
LAVE, 1988c ). retour au texte
7. Il ne m'a pas été possible
de trouver, pour traduire « indexicalization », un terme
de la famille de « déictique », qui rend par ailleurs parfaitement
le concept de « indexical ». J'ai donc opté pour ce néologisme,
dont il faut bien percevoir l'identité avec la notion de déictique.
( NdT ) retour au texte
8. Increasingly Complex Microworlds
( NdT ) retour au texte
Remerciements : Plusieurs des idées de cet article
sont nées de discussions collectives à l'Institut pour la Recherche
sur l'Apprendre ( Institute for Research on Learning ). Nous sommes
particulièrement reconnaissants à James GREENO, Jean LAVE, Susan
NEWMAN, Roy PEA, et John RHEINFRANK, qui ont lu les premières
ébauches et les ont commentées avec grand soin. Nous sommes également
reconnaissants à Richard BURTON, William CLANCEY, et Alan SCHOENFELD
pour leurs contributions utiles et pénétrantes. Plus généralement,
nous voudrions reconnaître l'influence du travail de pionnier
de Brian CANTWELL SMITH dans sa théorie computationnelle et sémantique
établie sur les notions de contextualisation, d'intégration et
de personnification ; l'influence également de la nouvelle conception
de l'esprit en termes d'efficacité « radicale » plutôt que de
rationalité due à Susan STUCKY, et du travail sur l'indicialité
de Philip AGRE et David CHAPMAN.
Cette recherche a été soutenue en partie par les Programmes de
Recherche sur le Personnel et la Formation ( Personnel and Training
Research Programs ), Division des Sciences Psychologiques , Bureau
de Recherche Navale ( Office of Naval Research ) sous le numéro
de contrat NOO014-C-85-0026. Numéro d'Identification , N° 667-540.
Une version augmentée de cet article paraîtra comme rapport IRL
sous le numéro 88-0008 ( disponible auprès de l' Institute for
Research on Learning ) et en tant que rapport de recherche BBN
6886 ( disponible chez BOLT, BERANEK & NEWMAN Inc.)
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JOHN SEELY
BROWN et PAUL DUGUID sont membres de l'Institute
for Research on Learning, 2550 Hanover Street, Palo Alto,
California 94304.
ALLAN COLLINS
est membre de BBN Inc, 10 Moulton Street, Cambridge, Massachusetts
02238.
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